UGUTA-TOOSA : La guerre civile en Somalie décrite par l’écrivain Nuruddin Farah (par ali coubba) – Suite et fin.

Dans ce livre « Hier, Demain« , mêlant enquêtes sur les réfugiés somaliens dans les différents pays européens et réflexion sur son errance personnelle à travers l’Occident, Nuruddin Farah réussit le coup de force de raconter, sans ennuyer le lecteur, les grands maux qui ont conduit à l’implosion de l’Etat somalien.

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Nuruddin Farah

Parlant à sa place, les réfugiés qu’il interroge « célèbrent leurs afflictions et se souviennent« , « … à consacrer des millions d’heures ouvrables à l’introspection et à l’examen de conscience » (p.73); leur drame personnel couvre en vérité toute la tragédie nationale. Grâce à cette médiation, Nuruddin Farah expose sous forme de bribes de vie les dérives de toute une génération. Le lecteur, pris à la gorge, n’a pas le temps de souffler. Il ne se coltine pas non plus de longues digressions sur l’histoire, la politique et la sociologie.
En devenant apatrides, réfugiés, migrants ou sans papiers, ces hommes et femmes qui ont fui leur pays mesurent tout ce qu’ils ont tout perdu et laissé derrière eux les êtes et les biens les plus chers. Chaque jour, au contact des services d’immigration au Keyna, au Yémen, en Italie, en Grande-Bretagne, dans des relations déshumanisées, ils ruminent leur infinie déchéance. Parsemant leur parcours de combattant,  de multiples humiliations ajoutent à leurs frustrations. Il faut avaler sa fierté personnelle, accepter sans broncher les traitements humiliant subis dans les pays d’accueil.
Les réfugiés somaliens retrouvent petit à petit lucides, donnent leur point de vue sur la vision erronée qu’ils avaient de leur Etat, s’étonnent d’avoir survécu à la destruction de Mogadiscio et critiquent le clanisme omniprésent devant lequel ils ont manifesté un aveuglement si naïf et si destructeur. Un des personnages affirme que toute la vie de ses compatriotes reposait sur de « faux-semblants » et des mensonges.
L’Etat somalien se gargarisait des discours socialistes alors qu’il n’y avait pas trace de socialisme dans le pays.
Siad Barré célébrait le pansomalisme alors que, dans le pays, les Somaliens du Sud ignoraient tout des Somaliens du Nord. Et que son régime ne favorisait que le clan présidentiel et ses proches.

PREMIERE CONCLUSION

Lorsqu’on ferme ce livre, outre des élans de compassions spontanées que l’on peut éprouver à l’égard du peuple somalien et de l’auteur, on reste sur sa faim, car Nuruddin Farah laisse les choses en suspens. J’ai regretté qu’il ne nomme pas directement le nom des clans et des hommes dont la prédation a détruit le pays. J’ai trouvé frustrant qu’il n’ouvre aucune perspective sur la présence ou non des forces politiques et sociales en mesure de redresser la République de Somalie. Il n’accuse personne et n’absout personne, mais il se contente de disséquer le corps malade d’une société qui n’a pas fait preuve d’un sursaut salutaire et de véritable patriotisme, au moment opportun, pour se débarrasser de la dictature.

DEUXIEME CONCLUSION

La deuxième leçon que que je tire de cet ouvrage porte sur les similitudes frappantes et les liens objectifs que l’on peut établir entre la République de Somalie, à la veille de son effondrement en 1991, et la République de Djibouti. Dans notre pays, le drame se noue au sein d’une oligarchie politique dominée par une tribu, et non par une nationalité, mettant ne scène les manifestations farcesques de son hégémonisme politique. Tous les ingrédients ayant préparé la dislocation et alimenté la guerre civile en Somalie y sont réunies : tribalisme étatique, dysfonctionnement de l’appareil d’Etat, clanisme prédateur et délirant, corruption généralisée, dilution du sentiment national, suprématie des étrangers, etc. A l’instar de ce qui s’est produit dans la Somalie voisine, contre le processus de somalisation rampante qui menace l’ancien Territoire français des Afars et des Issas, il ne se dresse aucun rempart. Au contraire, tout se passe comme si les acteurs aspirent à ce que la tragédie se déroule jusqu’à son ultime dénouement.

Pour dire des choses clairement, les élites issa autochtones, caractérisées longtemps par le soutien apporté à la dictature, sont minoritaires dans le pays. Elles ne veulent pas sauver leur pays ni s’interroger sur leur place dans la société mais tentent de préserver ou conquérir au profit de leur propre clan le pouvoir politique et la richesse, spoliés – comme les Marehan l’avaient fait en 1991 à Mogadiscio. Mohamed Siad Barré avait fait venir les Marehan de l’Ogaden éthiopien pour damer le pion aux Hawiyyé. A Djibouti, Hassan Gouled et Ismaël Omar Guelleh ont procédé de la même manière, pour renforcer la place de la leur tribu à Djibouti.

Les élites politiques afar observent, impuissants, l’agonie inéluctable d’une société dans laquelle elles ne se reconnaissent pas et, maigre consolation, en rejetant toute responsabilité sur leurs compatriotes somali-issa dans le délitement de la république.

ali coubba
président d’Uguta-Toosa
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EXTRAITS DU LIVRE LIVRE DE NURUDDIN FARAH :

nuruddinfarah

 

A la veille de l’effondrement de l’Etat somalien, la division et la corruption s’insinuaient dans tous les interstices de la société, conjuguées à un laisser aller général. Les cadres somaliens se livraient à une compétition féroce pour monnayer leur allégeance au régime de Mohamed Siad Barré.

« Nous nous demandâmes combien, parmi nous, étaient vraiment conscients du lien entre les évènements qui avait conduit à la guerre civile et à la loyauté absurde des Somaliens envers le clan, ce concept fourre-tout qui est sans doute une figure de style les plus outrées de notre vocabulaire » (p.48)

De plus, entre 1960 et 1991, une génération d’hommes et de femmes avait remplacé les anciennes élites ayant grandi sous la colonisation italienne et britannique. Ces dernières chérissaient leur pays, et auprès d’elles, le nationalisme, le service public et le travail étaient de grandes valeurs à respecter et à défendre. A la veille de la guerre civile , on a assisté une lente « dégradation de valeurs sociales » :

« En effet, les enfants de Siad Barré – la nouvelle génération – étaient des jeunes traîne-savates illettrés, gâtés, corrompus jusqu’à la moelle, qui vous regardaient de haut : des bons à rien, des fainéants. […] Ils emplient ce verbe [keen] qui signifient « Donne-moi » à tout bout de champ. » (p. 84)

Avant même qu’éclate la guerre civile, le résident Mohamed Said Barré avait fait venir les membres de son clan de l’Ethiopie voisine, et, pour faire face à cette milice Merehan, les chefs de guerre somalien (Aïdid et Mahdi) vont créer à leur tour des milices claniques fanatisées.

Ils « …ont fait venir des gardiens de troupeaux, des parents qui leur ont permis d’asseoir leur supériorité militaire et de constituer des milices claniques« . (p.68)

Cette pratique ne rappelle-t-elle pas étrangement ce que le régime de Hassan Gouled et d’ Ismael Omar Guelleh a institué en République de Djibouti ? L’armée, la police et la garde présidentielle recrutent, depuis 1977, parmi les étrangers importés de l’Ethiopie et de la Somalie pour contrer la communauté afar. En « tribalisant » les institutions de l’Etat, c’est toute la société djiboutienne qui est condamnée à la mort. En cas de moindre convulsion, la chasse à l’homme va commencer comme à Mogadiscio… contre les Marehan. Des « wadani » contre les Marehan.

Un des personnages du livre, d’origine kényane, insiste sur les dérives du pansomalisme qui a semé l’instabilité et la violence dans toute la corne de l’Afrique. L’expansionnisme territorial ou l’irrédentisme n’était qu’une diversion du pouvoir central pour focaliser l’attention des Somaliens sur l’extérieur et non sur l’échec de la politique de développement du gouvernement. A Djibouti, le nationalisme issa n’est qu’une variante du pansomalisme, destinée à exacerber le tribalisme et diviser les autochtones. La création de la « région Arta », les revendications des territoires afar en Ethiopie entrent dans cette stratégie qui consiste à créer de nouveaux conflits, sans aucune base historique, entre les populations. Et, ce temps, de jeunes Issa fanatisés meurent à Gadmaytu, Qunxa-Foqo, Qadaytu, Afqasades agglomérations qui ne sont pas les leur – en se doutant pas un seul instant que le régime djiboutien les manipule et les distrait ainsi de vrais enjeux internes à la société issa.

« De votre côté, vous [les Somaliens] devriez renoncer à réclamer des territoires qui sont, de fait, inacessibles » (p. 82)

Il faut dire que Nuruddin Farah n’a pas compris encore que la République de Djibouti n’a jamais été un territoire somali. S’il l’est, ce n’est que 13% du pays qui appartient aux Issas (Somalis).

Il est clair que les Djiboutiennes et les Djiboutiens sont en conflit, se traitent de tous les noms d’oiseaux, la plupart du temps, sur des sujets, créés de toute pièce, qui n’ont aucune réalité historique. Il s’agit du grain à moudre, de l’os à croquer, que l’on donne aux chiens enragés, pendant qu’une minorité s’engraisse.

(Fin)

ali coubba

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